Phygital Learning : Un scénario plus que plausible au Maroc

Le digital n’a cessé d’impacter, de diverses façons, de nombreuses facettes de la vie des humains. Les activités de l’enseignement et de l’apprentissage sont un exemple des dimensions de leur vie qui ont été touchées par cette vague de digitalisation. Le digital offre de nombreuses possibilités pour l’enrichissement de l’expérience d’apprentissage mais se heurte aussi à de nombreuses difficultés et doit affronter plusieurs défis.

Nous discuterons successivement de la complémentarité entre le présentiel (physique) et le distanciel (digital) dans les activités d’apprentissage. Ainsi, les deux formes vont dépasser le cadre restreint de l’analyse antinomique consistant à les opposer vers une approche intégrative cherchant à explorer leurs complémentarités. Nous présenterons après les jalons d’une approche « phygitale » mettant en avant des synergies entre le physique et le digital dont une approche d’apprentissage unifiée et personnalisée. Nous reviendrons, enfin, sur les difficultés auxquelles se heurte une telle approche et les pistes de solutions à explorer pour les surmonter.

Le modèle du phygital

Le mot « PHYGITAL » nous vient du retail (distribution), il est obtenu par la contraction des mots « PHYsique » et « diGITAL » pour designer la complémentarité entre les deux modèles de création de la valeur. Nous sommes passés d’une économie et de modèles basés essentiellement sur une présence physique et des contacts épisodiques et anonyme en face-à-face à des modèles consistant à co-créer de la valeur via des plateformes digitales à travers des contacts fréquents et personnalisés à distance (en ligne). Il s’agit, selon www.e-marketing.fr, « d’allier le côté rassurant d’un point de contact physique, la possibilité de « théâtralisation » ou d’immersion expérientielle d’un lieu avec la richesse informationnelle, commerciale et interactive du monde digital ».  

Nous avons assisté dans un premier temps à la création de « pure players », entreprises dont l’activité était exclusivement menée sur l’Internet. Certaines d’entre elles connaitront un développement exponentiel et se hisseront au rang de mastodontes de la nouvelle économie tandis que d’autres, plus nombreuses, périront dans un jeu concurrentiel où la sélection naturelle est à la fois rude et fatale. Le succès retentissant et les possibilités de croissance qu’offre le digital, va pousser des acteurs de l’ancienne économie, reposant essentiellement sur une présence physique, à adopter des formes de présence sur Internet en plus de leurs établissement physique. C’est le modèle du « Click and Mortar » ou encore « Bricks and Clicks ». Ce modèle a consisté en une simple juxtaposition des deux formes de présence sans réelle synergie se traduisant par des stratégies multicanales.

Aujourd’hui, la réflexion, les stratégies et les pratiques des entreprises s’orientent plus vers les possibilités découlant d’un fonctionnement fusionnel des deux formes de présence, le physique et le digital. Ainsi, le modèle du phygital va être adopté à plus large échelle. Ce modèle repose sur une complémentarité permettant d’offrir au client une expérience unique, gratifiante, mémorable pour garantir son attachement, sa fidélité et sa recommandation. Le modèle du phygital est en train de constituer l’une des tendances structurelles à traversle monde.

CoviDigital

En parallèle de cette tendance de fond qui est la digitalisation progressive des comportements des consommateurs et usagers et par conséquent l’impératif de la transformation digitale des organisations, la crise du coronavirus, covid-19, va jouer un rôle insoupçonné d’accélérateur de la digitalisation. En portant un coup de freinage ou d’arrêt total à la relation humaine en face-à-face, elle a contribué, de manière brutale et rapide à la virtualisation du monde. Plusieurs aspects de la vie des humains ont été impactés. Ainsi on a assisté à une très forte accélération du e-commerce, de la livraison à domicile, des services publics en lignes, des services bancaires et du paiement en ligne, du télétravail, de l’apprentissage et l’enseignement à distance, etc.

Cette digitalisation, sous contrainte, des comportements des individus et des modèles économiques des entreprises n’aura certainement pas qu’un impact ponctuel. De « nouveaux comportements », pour ne pas parler de « nouveaux consommateurs », vont se prolonger au-delà de la période de confinement. Une « nouvelle situation normale » va émerger et dans laquelle le digital va occuper une place plus importance.

L’enseignement à distance

Les outils et plateformes d’enseignement à distance ne datent pas d’aujourd’hui. Certaines sont même proposées en open source et offrent la possibilité d’un paramétrage en vue de les adapter aux besoins de chaque organisme d’enseignement ou de formation professionnelle. Ces outils ont aussi connu une évolution en termes de variété, de richesse des fonctionnalités et aussi de diffusion.

De nombreux acteurs de l’écosystème marocain d’enseignement et de formation, privés et publics, ont intégré de manière variée, et ce depuis plus d’une décennie, des outils d’enseignement à distance. Ses expériences ne sont pas uniformes et sont le fruit d’efforts locaux qui n’ont pas un caractère obligatoire. Ainsi, le degré d’intégration de l’enseignement à distance pourrait varier fortement d’un établissement a un autre et même d’un enseignant a un autre au sein du même établissement ou de la même équipe. La grande disparité est plus particulièrement observable entre l’enseignement supérieur qui parait plus avancé, sur ce plan, par rapport aux autres niveaux. Il en est aussi des disparités entre les secteurs public et privé.

La crise du covid-19 a mis tous les établissements d’enseignement de tous les niveaux devant la responsabilité de la continuité pédagogique. Ainsi, certains acteurs, mieux préparés et ayant acquis une certaine maturité dans ce domaine, ont pu répondre mieux que les autres à cette exigence urgente et imprévisible. Pendant que les uns ont réussi à mettre en place des scénarios d’enseignement plus professionnels, d’autres se sont trouvés contraint de « bricoler » ou de simplement jeter la balle aux enseignants qui vont improviser en utilisant leurs propres ressources (hardware, software et connexion). Quel qu’en soit, le bilan est positif si on regarde l’ouverture, l’exploration, l’appropriation et montée en compétence dans l’usage des technologies éducative à distance. Le défi est, actuellement, de capitaliser sur cette expérience contrainte et de réfléchir à de nouvelles approches pédagogiques qui intègrent ces outils et en font une composante centrale et permanente du système d’enseignement et de formation.

Le phygital Learning

Le phygital Learning se situe entre la formation présentielle et distante, entre une présence physique et digitale. C’est une forme hybride consistant à combiner l’enseignement en salle de cours avec d’autres formes d’interaction et d’échange à distance se réalisant via des plateformes digitales. Au-delà du Blended Learning (classes inversées), l’objectif du Phygital Learning est de combiner le meilleur des deux mondes dans un environnement unique dont l’objectif est de co-créer avec et pour l’apprenant, une expérience d’apprentissage personnalisée.

L’enjeu dans le Phygital Learning n’est pas de réaliser une simple juxtaposition des modes d’apprentissage en présentiel avec du distanciel. Il s’agit, plutôt de réaliser un « mix Learning », dosage savant et bien dimensionné. Un mix qui prend en considération le contexte de l’apprentissage et les possibilités technologiques et organisationnelles offertes.

Ainsi, des parcours de formation où des moments physiques (physical touchepoints) et des moments digitaux (digital touchepoints) s’alternent et se combinent pour fournir à l’apprenant une expérience de formation unique et gratifiante. Ainsi, plusieurs parcours peuvent être créés dans le cadre de la même formation, dans une logique omnicanale, pour prendre en compte les attentes différenciées, ou individuelles, de chaque participant et de chaque contexte d’apprentissage. Cette approche expérientielle prend en compte des interactions et échanges ayant lieu avant, pendant et après le face-à-face.

En amont, dans une perspective de blended learning, les technologies éducatives permettront d’initier le contact, de partager les objectifs, ressources et travaux que l’apprenant doit préparer avant toute séance en présentiel. Cette approche vise à autonomiser les participants et à les impliquer davantage dans leurs propres apprentissages.

Pendant le face-à-face, en salle de cours, le digital peut être utilisé pour enrichir les cours en offrant des possibilités d’interaction, surtout face à des effectifs larges, à travers l’utilisation des quizz, de la réalité augmentée, des illustrations et de toutes les formes d’interaction via mobile.

Les EdTech (Technologies éducatives) et les outils d’enseignement à distance vont permettre de prolonger l’expérience d’apprentissage au-delà de la séance de cours en présentiel. Le tutorat, la supervision et l’évaluation des apprentissage pourront être effectués à distance via ces nouveaux outils.

En plus du renforcement de l’engagement des apprenants et l’allègement de la pression présentielle sur les locaux de formation, la digitalisation de la formation a pour avantage de s’accompagner d’une familiarisation et une montée en compétence dans l’utilisation des outils digitaux et de travail collaboratif. Ces « hard & soft skills » sont de plus en plus demandées dans le monde du travail aujourd’hui et le seront davantage à l’avenir. En s’intégrant, de différentes manières, dans l’apprentissage physique, les technologies digitales améliorent l’efficacité du système et la qualité des prestations de formation. Cependant, certains écueils en freinent sérieusement le développement. Il s’agit de l’accès non encore généralisé aux équipements matériels, aux solutions logicielles et à la connectivité par les apprenants et les enseignants. Des enjeux structurels de l’inclusion numérique pour garantir un accès égalitaire et généralisé de tous les apprenants à des enseignements de bonne qualité sont à l’ordre du jour. La formation d’un écosystème digital national en est une condition sine qua non afin de développer les partenariats nécessaires à la conception, l’implémentation et le suivi de telles solutions.

Lien de l’article sur le magazine Libre Entreprise